Préhistoire

Le trésor de Tautavel

L’Homme de Tautavel, un Homo erectus évolué dont le crâne a été découvert par les époux de Lumley en 1971, vivait il y a 450.000 ans. - Photo : Max Berullier.

Objet de fouilles systématiques depuis cinquante ans, la grotte de Tautavel, dans le Roussillon, éclaire plus d’un demi-million d’années d’évolution du genre humain.

Une horde de savants a envahi ce week-end le paisible village de Tautavel­, dans le Roussillon. Quelque 80 paléontologues, parmi les plus éminents de leur discipline, ont afflué de toute la planète à l’invitation des époux Henry et Marie-Antoinette de Lumley pour y débattre, à partir d’aujourd’hui et durant cinq jours, des « hominidés du Pliocène et du Pléistocène inférieur et moyen dans le monde ». Tel est l’intitulé officiel du colloque organisé pour célébrer le cinquantième anniversaire de l’ouverture du chantier de la Caune de l’Arago, cette grotte escarpée située sur le territoire de la petite commune et qui n’a pas cessé d’être fouillée par les paléontologues depuis 1964. « Ce colloque exceptionnel sera l’occasion de repenser l’arbre généalogique de l’humanité depuis Toumaï à la lumière des plus récentes découvertes », se réjouit d’avance Henry de Lumley, professeur au Muséum d’histoire naturelle et directeur de l’Institut de paléontologie humaine de Paris.En cinq décennies de fouilles systématiques, la Caune de l’Arago, dont les strates de sédiments superposées s’étalent dans le temps de 700.000 ans à 100.000 ans avant le présent, a livré aux spécialistes de la lignée humaine de nombreux trésors. A commencer par le fameux crâne de l’Homme de Tautavel, datant de 450.000 ans et découvert par les époux de Lumley le 22 juillet 1971, sept ans après le début des fouilles. En tout, celles-ci ont permis de mettre au jour 147 restes humains fossiles, mais aussi plus de 60.000 objets tels que des ossements de faune et des outils lithiques, dont de très nombreux bifaces. Le plus beau du lot, surnommé « Durandal », est un véritable couteau de pierre long de 36 centimètres et taillé dans de la cornéenne (une variété de schiste argenté), à la symétrie parfaite.

Sens de l’harmonie

Outils caractéristiques de la culture dite « acheuléenne », les premiers bifaces remontent à 1,7 million d’années en Afrique mais seulement 600.000 ans en Europe. Leur apparition marque le moment charnière où l’homme, de charognard qu’il était, devient chasseur. Il cesse de disputer les carcasses aux hyènes géantes et se met à organiser de grandes chasses communes au cours desquelles sont abattues des bêtes aussi puissantes que le bison ou (pendant les périodes froides) le renne. « C’est parce que l’homme est devenu chasseur qu’il s’est mis à fabriquer des bifaces, note Henry de Lumley. Les grossiers “choppers” utilisés jusque-là étaient tout juste bons à désarticuler les carcasses, et les petits éclats de silex à racler les lambeaux de viande attachés à l’os. Le biface, lui, permet de tuer, dépecer et mettre en quartiers les animaux. » Un changement de mode de vie qui va donner un formidable coup d’accélérateur à l’évolution anatomique de l’homme. « L’accès aux entrailles et aux viscères de leurs proies, rendu possible par le biface, fournit aux hommes un apport accru de vitamines qui va se traduire par une ossature plus robuste », précise Marie-Antoinette de Lumley, médecin de formation.Mais surtout, par la belle couleur de leur pierre, et plus encore par la double symétrie à la fois bifaciale et bilatérale qui les caractérise, ces outils témoignent du sens de l’harmonie et du souci esthétique qui étaient déjà ceux des hommes il y a 600.000 ans. Il est vrai que, si l’on sort de la Caune de l’Arago pour s’aventurer sur d’autres sites, en Afrique par exemple, on trouve des témoignages encore plus anciens d’un tel ordre de préoccupations. Ainsi de ces « bolas », des boules de pierre parfaitement rondes, datant pour certaines de 2 millions d’années. « Ce sont les plus anciens symboles connus que se soit donnés l’humanité, explique Henry de Lumley. On ignore à quoi ils correspondaient. Ce qui est sûr, c’est que le façonnage de sphères aussi parfaites dans des roches aussi dures que le quartzite devait nécessiter des centaines d’heures de travail », souligne Henry de Lumley. Autre étape majeure dans la marche de l’humanité : la domestication du feu. Là encore, ce moment crucial de notre lointain passé se lit dans la Caune de l’Arago comme dans un livre. « Dans les couches de sédiments plus anciennes que 400.000 ans, on ne voit nulle trace de foyers, tandis qu’elles sont présentes dans les couches supérieures », poursuit Henry de Lumley. Cette date coïncide d’ailleurs avec celle du campement de chasseurs de Terra Amata que ce même paléontologue a mis au jour en 1966 à Nice et qui présentait des traces de foyers.

Hominisation sociale et culturelle

La domestication du feu va entraîner son lot de bouleversements. Le recul des para­sitoses que les hommes contractaient en mangeant de la viande crue fait progresser l’espérance de vie : avant 400.000 ans, il était rare qu’un être humain dépasse l’âge de 25-30 ans ; après, on voit apparaître de plus en plus de fossiles de « vieillards » de 40, voire 50 ans ! Mais la maîtrise du feu, comme le biface qui l’a précédée, se traduit aussi en termes morphologiques. « Le puissant appareil masticateur nécessaire à ceux qui ne consom­maient que de la viande crue va peu à peu s’alléger, les dents devenir moins robustes, et la forme du crâne s’en trouver modifiée », relève Marie-Antoinette de Lumley. Dernière conséquence, mais non la moindre : le feu va constituer un formidable facteur d’hominisation – sur le plan social et culturel – de l’homme. C’est autour des foyers que s’affermissent les liens familiaux, que s’élaborent les premiers mythes, que se constituent les premières identités culturelles. Des mythes à la religion, il n’y a qu’un pas. L’Homme de Tautavel n’enterrait pas ses morts : il faudra attendre pour cela son successeur plus évolué (car doté d’une capacité crânienne supérieure, comparable à celle de l’homme moderne), Néandertal. Mais on a retrouvé à la sierra d’Atapuerca, en Espagne, un aven (gouffre naturel) dans lequel furent précipités une trentaine de défunts datant de 300.000 ans. Un beau biface avait été même jeté parmi les morts – c’est la plus ancienne offrande funéraire connue. Et notre Homme de Tautavel d’il y a 450.000 ans ? L’étude de ses restes a permis aux époux de Lumley de prouver qu’il avait fait l’objet de cannibalisme rituel, dans lequel n’étaient dévorées que certaines parties bien précises du cadavre, comme la cervelle. « Le cannibalisme rituel, qui a succédé au cannibalisme alimentaire, visait à s’approprier les forces physiques et psychiques du défunt », précise Henry de Lumley. Ce qui, à défaut de la croyance en un au-delà, témoigne déjà d’« un début de questionnement d’ordre non strictement matériel ou utilitaire ».

La pensée, une affaire de bourrelet ?

De Toumaï à l’homme moderne, le cerveau passe de la forme d’un petit ballon de rugby de 350 centimètres cubes de volume à celle d’un gros ballon de football de 1.400 centimètres cubes. Mais Néandertal avait déjà­ une capacité crânienne comparable à la nôtre sans avoir les mêmes capacités. La clef de ce mystère réside dans le torus – ou bourrelet – sus-orbitaire qui était très développé chez lui et beaucoup moins chez son cousin Homo­ sapiens – c’est-à-dire nous-mêmes. En disparaissant pour laisser place à un front tel que celui que nous arborons, ce torus sus-orbitaire a libéré de l’espace pour la partie antérieure du cerveau. Laquelle abrite, chez nous, le cortex préfrontal, siège des fonctions supérieures du cerveau, à commencer par la pensée. Cette évolution morphologique n’est certainement pas étrangère à l’explosion de la pensée symbolique que l’on constate vers – 35.000 ans. Soudain apparaissent la parure (les colliers, l’utilisation massive de l’encre rouge…), l’art pariétal, un rudiment de mobilier­ et même la musique, comme l’attestent ces flûtes taillées dans des os d’oiseaux. Mais une autre question se pose, toujours irrésolue : qu’est-ce qui a fait fondre le torus sus-orbitaire de nos ancêtres ?

Yann Verdo (Les Échos du 23 juin 2014)

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