Débarquement

Des archéologues sur les traces du Débarquement 

Au fond d’un trou de calcaire blanc, un crâne vient tout juste d’être dégagé. Il appartenait à un habitant d’un village voisin, qui vivait au néolithique moyen (4 000 à 5 000 ans av. J.-C.), enterré sous un tumulus monumental de 300 mètres de long. La partie supérieure de la tombe laisse apparaître, juste au-dessus du crâne, les traces d’un « trou d’homme », creusé en juillet 1944 par un soldat du Black Watch Regiment de l’Armée royale canadienne pour se protéger, alors que la bataille faisait rage au sud de Caen. Si ce dernier avait continué quelques centimètres de plus, il aurait découvert le crâne, soixante-dix ans avant les archéologues de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).

Lorsque ceux-ci ont été appelés pour fouiller ce champ de Fleury-sur-Orne (Calvados), où doit se construire un nouveau quartier de l’agglomération caennaise, ils connaissaient l’existence de la nécropole néolithique, repérée depuis longtemps par photographie aérienne : c’est l’une des plus vastes de France et, surtout, la mieux préservée, avec une trentaine de tombes probables. Ils savaient aussi que ce champ avait accueilli un camp de 20 000 prisonniers allemands après la Libération : l’un d’eux, resté et marié en France, était même devenu agriculteur et… propriétaire dudit champ. Ils savaient enfin que, sous le champ, de vastes carrières avaient abrité les civils des bombardements qui, à l’été 1944, ont anéanti la ville. Ils ne savaient pas, en revanche, qu’ils allaient découvrir les cantonnements des Canadiens, leurs armes, leurs munitions, leur équipement, leurs abris, toute la vie quotidienne et l’organisation des unités débarquées sur les côtes de Normandie.

RÉALITÉ RETROUVÉE

Face à ce télescopage du temps, les archéologues ont réagi… en archéologues. Les carrières font l’objet d’un relevé qui utilise les mêmes technologies que celui de la grotte Chauvet. Caisses de munitions, trépieds de mitrailleuses, gamelles de troupiers sont dégagés, photographiés, extraits et conservés avec le même protocole que des tessons de poterie. « Ce que nous recherchons, quelle que soit l’époque, ce sont les traces matérielles qui permettent de comprendre comment vivaient et ce que vivaient les hommes, de comparer le récit distordu avec la réalité retrouvée », dit Vincent Carpentier, archéologue à l’Inrap, qui vient de publier avec son collègue Cyril Marcigny, un spécialiste de l’âge du fer, un ouvrage intitulé Archéologie du débarquement et de la bataille de Normandie (Ouest-France/Inrap, 144 p., 14,90 €).

Longtemps, les archéologues ont considéré que leur science ne pouvait être utile que lorsque les sources écrites étaient absentes ou insuffisantes. La pratique courante était donc de dégager vite les couches supérieures pour arriver « enfin » à la couche antique. Les Américains ont été les premiers à considérer que « l’archéologie commence dès hier », car elle est aux Etats-Unis une branche de l’anthropologie et non, comme en France, une sous-discipline de l’histoire. L’archéologie médiévale n’est reconnue chez nous que depuis une trentaine d’années, l’archéologie moderne – jusqu’au XVIIIe siècle – que depuis une vingtaine d’années. Pour nombre d’archéologues et d’historiens, encore aujourd’hui, fouiller des strates plus récentes relève plus d’une manie de collectionneurs que d’un travail scientifique, puisque « tout est déjà dans les textes ».

PRÉSERVER LE PATRIMOINE

Il est vrai que l’archéologie du « contemporain » touche vite à d’autres frontières. Sur les charniers de Bosnie, de Sobibor ou de la guerre civile espagnole, les archéologues travaillent avec des médecins légistes. « Si nous trouvons un squelette de soldat de 1944, nous devons aussitôt prévenir l’autorité militaire et préfectorale ; ce sont les services compétents en matière d’identification et d’inhumation qui prennent le pas ». Ce qui n’empêche pas de collecter l’information sur l’organisation de la sépulture, les « objets funéraires » éventuels, etc., comme pour n’importe quelle tombe de la vallée des Rois.

Vincent Charpentier rejette également l’idée de faire du militaria de luxe. Certes, les collectionneurs, armés de leur poêle à frire, participent à l’exhumation et à la conservation des objets et de leur mémoire ; mais pour un archéologue, un objet sorti de son contexte perd toute capacité à expliquer le réel. Les collectionneurs, quand il ne s’agit pas de pillards organisés, opèrent de surcroît sur un marché où les objets s’effacent des écrans de la mémoire et de la science pour apparaître sur celui d’un commerce lucratif. « Contrairement à ce que l’on croit, les objets du Débarquement, y compris les blockhaus du mur de l’Atlantique, vont s’effacer avec le temps, en même temps que meurent les témoins. Ce patrimoine doit être dès maintenant préservé par la puissance publique, il faut interdire le commerce des objets comme les fouilles amateurs », estime-t-il.

Enfouir le biface de guerre entre archéologie classique et contemporaine peut même être profitable : « Lorsque nous avons fouillé les tombes de soldats tués au front en 1914, rapporte un archéologue de l’Inrap, nous avons constaté que les orteils des squelettes présentaient une morphologie particulière lorsqu’ils étaient chaussés. La comparaison avec les squelettes des tombes néolithiques montre qu’il y a 4 500 ans, certains notables étaient eux aussi enterrés chaussés… ».

Antoine Reverchon (Le Monde du 9 juin 2014)

Abonnement aux articles du blog
AGENDA DES ÉVÉNEMENTS

calendar146cliquer ici

 

------------------------------------

 

Accès adhérents

clé2

------------------------------------

EXPOSITIONS
à la location

actuellement

------------------------------------