Chasse au trésor

Avril 2003. Les tanks américains pénètrent dans Bagdad. L’empire de Saddam Hussein s’écroule comme un château de cartes. Alors que le ministère du pétrole est sécurisé par les GI, le Musée archéologique est laissé sans surveillance. Une horde de pillards déferle aussitôt dans les 32 salles de cette institution, vitrine des plus anciennes civilisations de l’humanité. Au sous-sol, les réserves sont forcées par des mains expertes, qui emportent un butin choisi. En trois jours de razzias, des milliers de pièces de l’Antiquité sont volées, fracassées ou mutilées. Vases babyloniens, marbres romains ou parthes, poteries de Perse ancienne, bronzes akkadiens, tablettes en terre cuite sumériennes gravées d’inscriptions cunéiformes, la plus vieille écriture connue au monde… Le choc est immense.

Mai 2014. Le directeur du musée, Qaïs Hussein Rashid, met la dernière touche aux préparatifs de réouverture, qu’on dit imminente. Depuis le traumatisme de 2003, l’établissement n’a fonctionné que par éclipses, pour des dignitaires étrangers ou de grandes occasions. Cette période d’hibernation forcée, justifiée par l’anarchie sévissant à Bagdad, a été mise à profit pour rénover les galeries et construire un nouveau hall d’entrée, plus vaste et mieux sécurisé. Durant ce long intervalle de onze années, près d’un tiers des 15 000 pièces dérobées en 2003 ont été retrouvées. Notamment les plus prestigieuses, comme la statue sans tête de Basedki, une sculpture en cuivre datant de 2250 avant Jésus-Christ.

La chasse au trésor s’est déroulée sur les cinq continents, des campagnes irakiennes aux salles de ventes new-yorkaises, en passant par la France, l’Espagne, la Jordanie, la Syrie et même le Pérou. Elle a été menée par un bataillon informel de détectives amateurs (militaires, diplomates, douaniers, archéologues ou conservateurs) décidés à sauvegarder le patrimoine plurimillénaire de la Mésopotamie. C’est l’Unesco qui donne le départ, en publiant sur Internet, quelques semaines après le pillage, la liste des œuvres disparues.

72 KILOS D'OR MASSIF

Première bonne nouvelle : le trésor de Nemrod, joyau d’entre les joyaux, n’y figure pas, alors que les rumeurs les plus alarmistes circulaient sur son compte. Les 72 kilos de bijoux en or massif, découverts en 1989 dans les tombes de reines assyriennes du IXe siècle av. J.-C., sont offerts, début juillet 2003, pendant une heure, aux regards émerveillés de la presse internationale. Tiares, colliers, bracelets et ceintures ont passé toute la guerre dans la chambre forte de la Banque centrale de Bagdad. La plupart des fleurons de la collection, apprend-on alors, ont été mis à l’abri, ici ou là, juste avant le début des hostilités.

Des manuscrits en hébreu ont dormi au quartier général des moukhabarrat (services secrets) et dans un abri antiatomique. Quelque 8 000 pièces majeures, sur un total de 170 000, ont été entassées dans des cantines en zinc, à l’initiative de Selma Nawala Al-Moutawalla, la directrice des « antiquités », puis emmurées dans une salle au sous-sol du musée. Aussi pieuse que prévoyante, la fonctionnaire avait juré sur le Coran de ne pas révéler la cachette à ces « infidèles » d’Américains. Jusqu’à ce que le diplomate italien responsable de la culture au sein de l’administration intérimaire mise en place à Bagdad, Pietro Cordone,  la persuade de parler. « Les pièces les plus précieuses ont échappé au pillage, souligne Qaïs Rashid. Ce qui a été volé provenait essentiellement des dépôts. »

Sur place, les appels lancés par les imams dans les mosquées et les promesses d’amnistie de l’armée américaine portent peu à peu leurs fruits. Début juin 2003, trois jeunes Irakiens dans une Toyota rouge se garent devant les portes du musée. Face aux soldats américains qui les mettent en joue, ils extraient du coffre des morceaux d’albâtre, enveloppés dans une couverture. Les militaires rabaissent leurs armes et appellent un responsable du musée, qui reconnaît l’un des chefs-d’œuvre évanouis : le vase sacré de Warka, une pièce de cinq mille ans, haute d’environ 1 mètre, orné de scènes cultuelles. Soigneusement restaurée, elle a retrouvé sa place dans le musée.

DANS UNE FOSSE SEPTIQUE

En octobre, deuxième miracle. La confession de deux Irakiens, arrêtés par les forces d’occupation, mène à la statue de Basedki. La sculpture est repêchée dans une fosse septique, enrobée de cambouis et d’excréments. Chargés de la traque des voleurs, les hommes de la 812e compagnie de police militaire américaine enchaînent alors les victoires, en coopération avec leurs homologues irakiens. En novembre, 820 prises sont exposées dans le musée : de la joaillerie, des figurines, des tablettes d’argile et des sceaux-cylindres, autre spécialité de la culture sumérienne. Certains objets ont été saisis par les douanes américaines, dans le paquetage de soldats américains peu scrupuleux, de retour au bercail.

La suite de l’opération de sauvetage est plus laborieuse. Dans le premier gouvernement post-Saddam (nommé début septembre 2003), un comité interministériel est formé, composé de représentants des ministères de l’intérieur, des affaires étrangères, de la culture, et des services secrets. Un CD contenant les photos des 15 000 antiquités « wanted » est distribué à toutes les ambassades irakiennes à travers le monde. Dans chacune d’elles, un diplomate, formé à cet effet, a la responsabilité de passer en revue les catalogues des maisons de vente. « Nous avons pu compter aussi sur un réseau non officiel, composé d’amis de l’Irak, d’universitaires et d’historiens de l’art, qui nous ont signalé à plusieurs reprises des pièces irakiennes mises aux enchères », raconte le directeur du musée de Bagdad.

La tête d’un roi de Hatra, cité-Etat des Ier -IIIe siècles, au sud-ouest de Mossoul, est renvoyée de Beyrouth. Des tablettes en argile parviennent de Lima. En 2009, une hache en bronze, de l’époque du roi sumérien Shulgi (autour de 2050 av. J.-C.), est rapportée par Frank-Walter Steinmeier en personne, le ministre allemand des affaires étrangères. Le manque de fonds et la désorganisation des nouvelles autorités irakiennes ralentissent le processus. Une cargaison de 638 pièces, en provenance des Etats-Unis, est égarée pendant deux ans. Statues, verreries et poteries seront finalement retrouvées en 2010, mal étiquetées, dans un entrepôt de matériel de cuisine !

PLUSIEURS MUSÉES « VISITÉS »

Bien sûr, ces reliques ne proviennent pas toutes du musée. Après le saccage de 2003, certaines ont été volées sur l’un des 12 000 sites de fouilles, éparpillées entre le Tigre et l’Euphrate. D’autres avant. La contrebande de vestiges mésopotamiens est une tradition solidement établie dans la région. En 1991 déjà, plusieurs musées de provinces avaient été « visités », à la faveur du vide sécuritaire créé par la première guerre du Golfe. Des personnalités de l’entourage de Saddam Hussein participaient à ces trafics, à commencer par son beau-frère, Arshad Yassin, qui lui servait de garde du corps et de pilote privé.

Les pièces provenant de fouilles sauvages n’étant par définition pas enregistrées, le service des Antiquités irakien ne parvient pas toujours à les récupérer. En 2007, ses membres assistent, impuissants, à la vente aux enchères, chez Sotheby’s, à New York, de la fameuse Lionne de Guennol. Découverte près de Bagdad, probablement au début du XXe siècle – la belle époque des missions archéologiques européennes au Proche-Orient –, cette miniature de 8 cm de haut, mi femme-mi félin, en pierre de magnésite, atteint 57 millions de dollars (41,9 millions d’euros). Un prix record à l’époque pour une sculpture, qui ne sera battu que trois ans plus tard par L’homme qui marche I,  un bronze d’Alberto Giacometti adjugé 103 millions de dollars. « L’Irak souffre beaucoup de cette situation, se lamente Qaïs Rashid. Les conventions de l’Unesco ne sont pas assez précises. Récemment encore, des sceaux-cylindres ont été mis en vente à New York. Nous avons pu interrompre la transaction. Mais faute de certificat de propriété, nous n’avons pas pu les rapatrier. »

L’inauguration du musée est prévue pour la fin du mois. En théorie. Car les lourdeurs de la bureaucratie locale et le risque omniprésent d’attentats pourraient aboutir à un report de dernière minute. Sans compter l’incertitude politique dans laquelle est plongé le pays depuis les élections législatives du 30 avril. Le scrutin n’a donné de majorité à aucun parti, obligeant leurs dirigeants, dont le premier ministre sortant, Nouri Al-Maliki, arrivé en tête, à entamer des tractations susceptibles de durer plusieurs mois.

Ce contexte chargé n’entame toutefois pas la foi du directeur des lieux. « Une génération de jeunes Irakiens ignore tout des trésors que nous hébergeons. Rendez-vous compte ! Le premier texte de loi de l’histoire de l’humanité est ici, gravé sur une tablette d’argile. La première note de musique et la première carte aussi. Et puis la plus vieille horloge à cadran solaire. Tout cela sera bientôt accessible au public, j’en suis certain », affirme-t-il. Dans un pays menacé d’éclatement, où l’on se définit de plus en plus souvent comme chiites, sunnites ou kurdes avant de se dire irakien, Qaïs Rashid attribue à son établissement une mission civique. « Ce patrimoine est l’une des dernières choses que les habitants de ce pays ont en commun. Je veux qu’ils en soient fiers. Si je peux aider à récréer un sentiment d’appartenance et de citoyenneté, j’aurai accompli ma mission. »

Benjamin Barthe, Le Monde du 5 juin 2014

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