L’ambre qui conserve

 

Une prairie où poussent des herbes folles dans les environs de la cité de Jezzine, située dans la partie méridionale de la région du Mont-Liban… Qui l’aurait cru ?

C’est du sous-sol marneux et gris sombre de cet endroit perdu que serait sortie l’idée de Jurassic Park. En tout cas, Dany Azar l’affirme. Enseignant à l’université d’État du Liban et chercheur associé au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) à Paris, il connaît bien les détails de cette histoire. LIRE LA SUITE... (Le Monde Sciences du 19 mai 2014)

Un papillon primitif capturé dans l'ambre libanais, vieux de 125 millions d'années.

Un diptère hématophage contenant un acarien,
le plus vieux cas connu de parasitisme animal-animal,
préservé dans l'ambre libanais et vieux de 125 millions d'années.

 

Dans les années 1980, le professeur Afti Macra, de l’Université américaine de Beyrouth, est, raconte-t-il, « un spécialiste reconnu de l’ambre du Liban ». Il a découvert plusieurs gisements de cette matière solide, couleur miel, translucide et friable. Il a démontré que cet ambre, qui remonte au crétacé et au jurassique supérieur, il y a entre 130 et 150 millions d’années, était alors le plus vieux que l’on connaisse. Et prouvé, à l’aide d’échantillons récoltés dans ce pré, qu’il renferme, parfois, des insectes morts.

À force d’observer au microscope ces petites bêtes, il émet un jour l’hypothèse qu’elles auraient pu piquer des dinosaures et propose qu’on tente d’en extraire l’ADN. Cette idée, exposée par l’un de ses confrères à l’écrivain américain Michael Crichton, aurait inspiré le roman dont sera tiré, en 1993, le film de Steven Spielberg. Celui-là même, fameux, où des savants font réapparaître des animaux préhistoriques, en répliquant du matériel génétique tiré d’un moustique conservé dans de l’ambre. Un magnifique succès commercial, fondé sur une théorie fausse (on ne ressuscitera pas les dinosaures) qui va apporter une bouffée d’oxygène à une discipline longtemps en sommeil : la paléoentomologie, la science des insectes anciens !

LES ARTHROPODES REPRÉSENTENT 70 % DES ANIMAUX VIVANTS AUJOURD’HUI

Des millions, voire, plus probablement, des dizaines de millions d’espèces d’arthropodes à six pattes s’étant succédé sur la Terre au cours des dernières centaines de millions d’années, s’atteler à les décrire, comme a pour tâche de le faire cette branche de la paléontologie, paraît peut-être vain et inutile. Il n’en est rien : les insectes sont trop nombreux et trop importants pour que seul un bref paragraphe leur soit consacré dans le grand livre de l’évolution. Issus, il y a entre 407 et 410 millions d’années, des premiers animaux terrestres, les arthropodes – l’embranchement des invertébrés auquel appartiennent également les mille-pattes, les trilobites, les arachnides, les crustacés et les scorpions –, ils représentent 70 % des animaux vivants aujourd’hui et jouent, par l’intermédiaire des pollinisateurs, des ravageurs et des recycleurs, un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes actuels.

A l’heure où l’on s’inquiète de la disparition de certains d’entre eux, comme les abeilles, leur étude sur la longue durée acquiert une dimension nouvelle, résolument moderne. D’autant que l’histoire de ces organismes indique une sensibilité propre aux modifications du milieu. Elle comprend trois étapes, marquées chacune par l’apparition d’un nombre important d’espèces mettant à profit une « invention ». Il y eut d’abord le vol, que les insectes sont les premiers êtres vivants à pratiquer. Puis l’« holométabolisme », c’est-à-dire le développement en quatre états successifs (œuf, larve, chrysalide, stade adulte). Et enfin, la pollinisation.

RECONSTITUTION DES ENVIRONNEMENTS ET DES ÉCOSYSTÈMES ANCIENS

Mais cette histoire contient curieusement peu de traces de certains événements, généralement considérés comme ayant été dévastateurs pour le monde du vivant, notamment la grande crise du permien-trias. Au cours de cet épisode, survenu voici 252 millions d’années, 90 % des espèces marines et 70 % des animaux terrestres avaient, croyait-on encore récemment, disparu !

Enfin, les insectes étant des organismes spécialisés, spécifiquement attachés à un type de milieu, leurs fossiles constituent autant d’indices potentiels pour la reconstitution des environnements et des écosystèmes anciens. Du moins s’il devenait possible d’accéder aux détails de leurs anatomies. Car à quelques exceptions près (comme ces grosses libellules du carbonifère-permien qui pouvaient atteindre 70 cm), elles sont proches, tant par l’aspect général que par la taille, de celle des organismes actuels. Longtemps, les spécimens mis au jour, écrasés et réduits à deux dimensions dans les sédiments des anciens lacs, dans les calcaires, dans les argiles ou encore dans les cendres volcaniques, constituèrent ainsi la seule source d’informations disponibles des spécialistes de la discipline.

LA NATURE CONTINENTALE ET VÉGÉTALE DE L’AMBRE

Mais, en ce début des années 1990, au moment de la sortie de Jurassic Park, le cœur du monde se met à battre pour l’ambre et les dinosaures. Mettant à profit la disponibilité de nouvelles techniques de séquençage d’ADN comme la technique d'amplification en chaîne par polymérase (PCR), quelques équipes tentent alors d’appliquer des recettes régénératrices proches de celles du film à des organismes préhistoriques piégés dans le matériau. Ainsi, une feuille d’arbre, un champignon et un termite, datés entre 25 et 40 millions d’années, puis un charançon libanais, vieux de 100 millions d’années et fourni par le même Afti Macra, font brièvement parler d’eux, avant qu’il ne soit définitivement prouvé que, l’ADN ne se conservant pas au-delà d’un million d’années, les résultats obtenus étaient le fruit de contaminations.

Mais si elle marque un échec de la paléogénétique (la science de l’ADN ancien), l’expérience est une aubaine pour les paléoentomologistes, qui redécouvrent l’intérêt de disposer d’une substance capable de conserver, si ce n’est toujours leurs organes momifiés ou leurs exosquelettes, du moins l’image à trois dimensions d’animaux très anciens. Certes, le fait que l’ambre puisse conserver des traces d’insectes dans des inclusions n’est pas, à l’époque, une révélation. Dans l’Antiquité, Pline l’Ancien ne l’avait-il pas déjà observé ? Et au XVIIe siècle, la présence de bestioles n’avait-elle pas apporté la preuve définitive de la nature continentale et végétale de l’ambre, lequel n’est autre qu’une résine ou une gomme desséchée et durcie au cours du temps, produite par certains arbres pour se défendre contre des agressions ? A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, des paléoentomologistes s’étaient même sérieusement intéressés au problème.

Pourtant, le manque d’échantillons – l’ambre alors disponible provenait surtout de la Baltique, une région peu pourvue en insectes – et l’état de déshérence de la discipline, bientôt réduite à une poignée de spécialistes dispersés dans le monde et au seul laboratoire moscovite de paléoentomologie de l’Académie russe des sciences, ne favorisèrent guère les progrès sur cette voie. Il faudra attendre 1996 et la découverte d’un gisement, dans une sablière proche de Creil (Oise), pour que, sous l’impulsion d’André Nel, professeur au MNHN, les recherches sur l’ambre soient relancées en France. Puis qu’une première thèse lui soit consacrée par un jeune chercheur libanais : Dany Azar.

Ce dernier est maintenant président de la Société internationale de paléoentomologie, créée en 2000, dont le sixième congrès s’est tenu à Byblos (Liban) en avril 2013. Il est intarissable quand on l’interroge sur les récents progrès de sa discipline. En quelques années, explique-t-il, « une cinquantaine de gisements d’insectes ont été répertoriés ». Dont plusieurs en France datant de l’éocène (Bassin parisien, 53 millions d’années) et du crétacé (Charentes, Vendée, Corbières, vallée du Rhône, Alpes-de-Haute-Provence, 100 millions d’années), et vingt-cinq au Liban. Hormis un site récemment identifié en Italie, dans les Dolomites et datant du trias (210 millions d’années), ce pays détiendrait toujours le record de l’ambre le plus ancien : 135 millions d’années. « C’est-à-dire le moment où les premiers angiospermes, ou plantes à fleurs, sont apparus sur Terre. Soit une époque charnière pour comprendre pourquoi 75 % de ces végétaux, qui constituent l’essentiel de la flore actuelle, pratiquent, de nos jours, la pollinisation par l’intermédiaire des insectes », dit Dany Azar.

De nouveaux procédés d’investigation ont aussi été mis au point avec, pour objectif prioritaire, de saisir l’image de certains spécimens qui, en raison d’une taille millimétrique ou d’une position du corps inadaptée, échappaient à l’examen microscopique. En faisant appel à une technique spéciale d’imagerie par rayons X – la microradiographie en contraste de phase – développée par Paul Tafforeau, de l’European Synchrotron Radiation Facility (ESRF), à Grenoble, une équipe du Laboratoire de géosciences de Rennes, dirigée par Didier Néraudeau, a ainsi réussi, en 2008, à produire non seulement des clichés en 3D et des moulages de minuscules insectes de l’ère du mésozoïque, mais également à en établir la présence dans une résine réputée rebelle à toute investigation : l’ambre opaque des Charentes, où elles sont invisibles.

DE NOUVELLES ESPÈCES RESSURGIES DE LA NUIT DES TEMPS

Depuis, les mêmes chercheurs sont allés plus loin en s’intéressant aux restes d’autres êtres vivants piégés par l’oléorésine : micro-organismes, débris de végétaux, champignons, grains de pollen, peaux, poils et plumes d’animaux et même plancton ! De quoi ouvrir la voie, prédit Didier Néraudeau, « à l’étude de la chaîne alimentaire des écosystèmes des forêts anciennes ».

Enfin, les découvertes se sont accumulées chez la centaine de spécialistes de la paléo-entomologie, une discipline dont les origines remontent au début du XIXe siècle mais dont ces spécialistes ont, en l’état actuel, une connaissance des insectes égale à « celle que l’on avait des dinosaures en 1880 », estime André Nel. De nouvelles espèces, de nouveaux genres, de nouvelles familles et de nouveaux ordres, insoupçonnés, parfois disparus depuis des dizaines de millions d’années, ont ressurgi de la nuit des temps. Livrant une image de plus en plus précise du grand mécanisme de la nature dans le passé et jusque dans ses détails les plus incongrus.

En faisant visiter le tout récent Musée d’histoire naturelle de l’université du Liban, où il a affiché les photos des plus belles pièces de son « tableau de chasse personnel » – un termite, un papillon de nuit, une araignée de la famille des Linyphiidae, une peau de lézard, des cas d’accouplement et de parasitisme, tous piégés dans de l’ambre et tous plus anciens représentants connus –, Dany Azar raconte une intéressante anecdote. Il explique avoir récemment réussi à identifier au terme d’une longue et difficile enquête, grâce à un cafard de la famille des Blattulidae retrouvé dans de l’ambre du Liban, les insectes chargés, à l’époque des dinosaures, d’une corvée qui, pour avoir été modeste, n’en était pas moins utile et nécessaire : le nettoyage de leurs déjections. Injuste mépris du star-système pour les humbles et les besogneux, il n’en a pas été question dans la séquence de Jurassic Park où le docteur Ian Malcom découvre un énorme tas de fientes d’un de ces animaux préhistoriques…

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